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Interview avec Walid Phares dans la Libre Belgique sur le Jihadisme
By Phares en Francais
Jun 30, 2008, 17:10

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La Libre Belgique

– Grand Angle – Entretien avec Gérald Papy

March 18, 2008

Bilan – Cinq ans après le début de la guerre en Irak : Croissance et déclin du jihadisme



Walid Phares, expert dans la lutte contre le terrorisme consulté par le Congrès américain, craint une implantation massive du terrorisme islamiste au Sahara. Il met en garde contre l’argent des pays du Golfe et avance des pistes de sortie de crise, au départ de l’Irak.

La semaine dernière est sorti aux Etats-Unis le dernier tome d’une trilogie que l’expert en contre-terrorisme Walid Phares a consacré au jihadisme. Son titre: « The Confrontation. Winning the war against future jihad ». Rencontre avec ce spécialiste à l’approche du cinquième anniversaire du déclenchement de la guerre en Irak. Il était présent il y a peu au Parlement européen à Bruxelles à l’initiative de la « European Foundation for Democracy ».

Le terrorisme jihadiste a-t-il évolué depuis le 11 septembre 2001 ?

Absolument, à deux niveaux. Le premier est légèrement idéologique : une adaptation à la société et aux combats modernes. Même une doctrine extrêmement rigide comme l’islamisme salafiste ou khomeinyste s’est adaptée à la modernité.

Le deuxième est stratégique. Les premiers pas des deux grandes branches du mouvement jihadiste salafiste, le wahhabisme de l’Arabie Saoudite et l’idéologie des Frères musulmans en Egypte, datent du début des années 20. Une troisième branche est apparue dans le sous-continent indien, le déobandisme. Ces branches ont évolué. Les wahhabites ont eu ce que l’on appelle en anglais une « top-down approach ». Ils sont partis du principe « Edifions un régime rapidement », l’Arabie Saoudite ; puis, les éléments les plus radicaux ont cherché à s’étendre dans le monde arabo-musulman à travers une stratégie à long terme non conflictuelle de financement des centres socio-économiques, des mosquées, des centres culturels. Jusqu’au moment où le pouvoir pourrait changer. Le modèle des « Frères musulmans » est une « bottom-up approach ». C’est la pénétration du système, l’infiltration dans les gouvernements, dans les institutions socio-économiques. Le résultat est que, au cours des 50 à 60 dernières années, les wahhabites ont réussi à créer des réseaux d’éducation et que les Frères musulmans, eux, n’ont jamais réussi à prendre le pouvoir mais ont réussi à bien infiltrer les régimes en place.

La rencontre entre les wahhabites et les Frères musulmans au niveau de la deuxième génération a crée al Qaeda. Al Qaeda a commencé à se transformer depuis le début des années 90. Il y a eu un débat entre les salafistes sunnites. D’un côté, les jihadistes réalistes voulaient continuer la lutte dans des endroits très précis, le Cachemire, la Tchétchénie, les Philippines, le Soudan, la Palestine, l’Algérie… D’un autre côté est apparu un courant très proche, au plan méthodologique, du mouvement trotskyste : le jihadisme internationaliste. Sa ligne : il faut mener un combat international, directement contre la force « infidèle » mondiale, c’est-à-dire les Etats-Unis.

Mais en aval de cette distinction, il y a dans les réseaux salafistes deux tendances, celle qui privilégie l’action directe, al Qaeda, et celle qui privilégie l’infiltration idéologique, les wahhabites et les Frères musulmans. Avec des interactions. Les militants dans le monde arabo-musulman ou en Occident ont été endoctrinés à 90% par les wahhabites et les Frères musulmans. Ensuite, al Qaeda, qui représente les « internationaux », est arrivé et a recruté parmi ces militants-là. Al Qaeda n’a pas besoin de ses propres réseaux d’endoctrinement. Ils existent ; les autres les ont créés. Al Qaeda se contente de faire la chasse aux meilleurs jihadistes.

Le courant jihadiste internationaliste est-il affaibli (il n’y a plus eu d’attentats d’envergure ces dernières années) ou s’étend-t-il (des pays comme la Mauritanie ou le Yémen ont été touchés ces derniers mois) ?

Al Qaeda, avant le 11 septembre, était fortement centralisé du point de vue organisationnel. Après le 11 septembre, après la chute du régime des talibans en Afghanistan et leur exil au Pakistan, « al Qaeda central » s’est réduit. Mais c’est aussi une décision délibérée. Il n’a plus de régime qui les protège. A la première opportunité de réformer un régime protecteur – le triangle sunnite en Irak ; la Somalie, où une tentative d’implantation a eu lieu à travers les Tribunaux islamiques ; tout l’espace subsaharien à partir du Tchad jusqu’à la Mauritanie – il le tentera. La prochaine grande base d’al Qaeda pourrait bien être cette partie du Sahara.

En Irak, si la coalition quitte le pays sans qu’il y ait un gouvernement irakien uni et fort, ce que projette al Qaeda, c’est d’ouvrir une brèche vers le Sud désertique à partir du triangle sunnite. Vers le sud, c’est l’eldorado d’al Qaeda, l’Arabie Saoudite, la « Maison mère ». Pourquoi l’Arabie Saoudite ? Parce qu’il y a des réseaux salafistes énormes et naturels en Arabie Saoudite. Les autorités saoudiennes mènent une guerre contre ces cellules, mais c’est un cancer tellement profond que s’ils veulent mener une vraie guerre, il y a un risque de guerre civile. Et si al Qaeda tient l’Arabie Saoudite, il peut faire le lien avec le Soudan. Et du Soudan jusqu’à la Mauritanie… Des avant-gardes d’al Qaeda travaillent sur la Somalie, le Tchad, le Soudan. Elles préparent le terrain.

Est-ce qu’on n’assiste pas plutôt en Irak à un phénomène de reflux du jihadisme du fait du renforcement des troupes américaines ?

Absolument. Le signe qu’al Qaeda émet en utilisant des femmes, de femmes malades, des enfants pour perpétrer ses attentats, c’est qu’il est en train de perdre tactiquement l’appui de la population civile. C’est le résultat de la stratégie américaine depuis six mois. Mais c’est comme dans les combats de lutte romaine. Al Qaeda, pour le moment, est en dessous. On est en train de le presser. Mais si ce géant qui le presse part demain, il remontera. Les élections américaines vont décider du sort final.

L’alliance des tribus sunnites aves les États-Unis prouve que certains sunnites ont quand même pris leurs distances avec al Qaeda ? Serait-ce suffisant en cas de retrait de troupes étrangères ?

C’est le résultat d’une réflexion aux États-Unis depuis début 2007 qui a poussé le commandement américain à laisser les Irakiens gérer en partie leur sécurité. De l’autre côté, il y a eu une mauvaise gestion de la part d’al Qaeda. Ses militants se sont révélés tellement brutaux qu’ils se sont coupés des tribus et de la population civile. Mais il faudra encore pas mal de temps pour que ces tribus se transforment en parti politique. Elles n’ont pas de mécanismes démocratiques.

Déraciner la composante salafiste c’est une question de gouvernement, d’évolution de la société civile. Dans ma thèse, le vrai combat contre les intégristes se fera par des éléments très faibles du point de vue militaire, des mouvements de femmes, d’étudiants, d’ouvriers, d’artistes…

En quoi l’Iran, allié des chiites irakiens, aurait-il intérêt, les Américains partis, à ce que le mouvement jihadiste s’étende ?

Si les Américains se retirent de façon précipitée, sous la présidence de Mme Clinton ou de M. Obama, le but principal du régime iranien ne serait pas de battre al Qaeda. Mais ce serait de réaliser le continuum géographique entre l’Iran et le Liban. Si je me mets à leur place, je me dis : « Est-ce que je vais mettre toute mon énergie à combattre al Qaeda dans ce triangle sunnite ou est-ce que je vais accepter une sorte de modus vivendi ? J’ai mon couloir avec la Syrie et vous vous allez harceler l’Arabie Saoudite ».

Vous êtes donc plus proche de la stratégie de John Mc Cain que de celles d’Hillary Clinton ou de Barack Obama ?

Il ya une troisième voie. Etant un des conseillers du caucus contre-terroriste bipartisan du Congrès américain, j’ai proposé un plan différent. Il est de retirer les forces américaines et coalisées des zones urbaines à l’intérieur de l’Irak et de les redéployer vers les frontières iranienne et syrienne. En se redéployant de cette façon-là, les Américains obligent les Irakiens à prendre le contrôle de leur territoire. Main un contrôle contrôlé. Et ils coupent la capacité de la Syrie d’envoyer des jihadistes et réduisent les influences iraniennes… Et lorsque le centre du pays sera bien organisé les forces irakiennes prendront les zones périphériques. Il y a pas mal de supporters au Congrès pour ce plan. Mais tout le monde attend le résultat des élections.

Etes-vous partisan d’un dialogue avec Damas et Téhéran ?

Je ne suis partisan ni du dialogue qui n’aboutit à rien ni du bombardement. La troisième voie, c’est de dialoguer avec les peuples iranien et syrien. Il faut promouvoir une politique d’appuis aux forces démocratiques et de la société civile. L’état actuel du jihadisme mondial est le résultat de 50 ans de travail et d’infiltration. Tout plan doit être sérieux, difficile, de longue durée et doit venir de l’intérieur. Les Américains ont dépensé autour de 400 milliards de dollars pour la guerre en Irak. Quand je parle aux dissidents, aux forces démocratiques iraniennes, syriennes…, ils me disent qu’avec 3 milliards de dollars, ils auraient changé la face du Moyen-Orient. Si on choisit une politique d’appui aux forces démocratiques, il faut d’abord former des instructeurs. Dans toutes les révolutions, les changements se font avec des « cadres ». Le partenariat se ferait de société civile à société civile.

Les forces jihadistes et ceux qui les appuient ont infiltré très profondément les institutions internationales. Dès lors, ce partenariat est difficile à réaliser pour le moment. Pendant les années 90, il y a eu une migration d’intellectuels, d’idéologues jihadistes et le versement de budgets énormes dans le système académique de l’ouest. Dans les programmes d’études moyen-orientales ou de relations internationales, cet argent-là était destiné à créer une sorte de couverture. Au lieu d’étudier ce qui se passait au Soudan, on s’est concentré sur le conflit israélo-palestinien. Toutes ces questions-là ont été camouflées par le très puissant lobby wahhabite.

Ce pouvoir de l’argent n’aura-t-il pas encore tendance à être plus présent dans le futur quand on voit l’impact des fonds d’investissements de pays du Golfe dans les entreprises en Europe et aux Etats-Unis ?

L’Ouest doit passer par une révolution économique, politique. Il doit se libérer de cet énorme afflux d’argent d’Arabie Saoudite, du Qatar, mais aussi de l’Iran qui n’a pas seulement ciblé les composantes académiques. Un exemple réside dans le fait que les économies nationales d’Europe, moins aux États-Unis, sont très influencées par le maintien du flot du pétrole à un prix donné. A long terme, il faudrait que ces économies-là se libèrent du poids du pétrole. D’abord, en diversifiant les sources d’approvisionnement pour les dix à vingt prochaines années. Ensuite, en pensant à une alternative au pétrole. Le citoyen qui prend conscience de cela a une force redoutable. Si l’opinion publique commence à se rendre compte des risques, elle va faire pression sur les gouvernements et cela pourrait changer.

Cela n’aboutit-il pas à une remise en cause du système capitaliste, qui favorise la circulation des capitaux ?

Oui. Le système capitaliste est ouvert à toutes ces influences. Mais il y a l’enjeu de la sécurité nationale des peuples. Cette contrainte fera pression sur ce système pour le remodeler. Il ne s’agit pas de le changer. Il s’agit de dire aux capitalistes : nous sommes arrivés à la ligne rouge. Le capitalisme, en général, s’adapte.

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